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Protéger les enfants

Enfants victimes de violences : “Plus nous serons nombreux à témoigner, plus les choses bougeront”

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Enfants victimes de violences : “Plus nous serons nombreux à témoigner, plus les choses bougeront”

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Virginie, Arnaud, Guillaume, Malika… : dans le cadre de la Grande Cause pour la Protection de l’Enfance, ils ont accepté de raconter leur calvaire. En espérant que leur parole contribue à faire connaître ce fléau pour mieux le combattre. (photo Shutterstock)

Ils ou elles ont été maltraités dans leur enfance, rabaissés, harcelés, battus, violés, enfermés dans des mécanismes d’emprise… Pour que ces drames ne puissent plus être ignorés, pour que des solutions soient enfin trouvées et réellement appliquées, ils ont souhaité, en faisant connaître leur histoire, participer à la Grande Cause pour la Protection de l’Enfance.

Virginie, 45 ans : “Je suis sortie du silence vingt-cinq ans après les faits” 

“Je suis issue d’une catégorie sociale bourgeoise, j’ai deux enfants de 9 et 13 ans, je suis divorcée du père de mes enfants et pacsée avec une femme. J’ai grandi en banlieue parisienne et je vis à Paris. Vers l’âge de 5 ans, j’ai été abusée, à plusieurs reprises, par le fils d’une amie de mes parents qui venait nous babysitter le soir, mon petit frère et moi, quand mes parents sortaient. Je suis sortie du silence vingt-cinq ans après les faits.”

Catherine : “Je ressentais de la peur, de la résignation, de la culpabilité, de la colère parfois, et de la douleur”

“J’ai été battue et rabaissée par ma mère. Je n’étais jamais assez bien, trop grosse, trop bête, pas assez rapide... Lorsqu'elle s'énervait, elle me frappait fort et longtemps avec la laisse en cuir du chien. Cela a duré toute mon enfance, jusqu’à 13-14 ans environ. Je ressentais de la peur, de la résignation, de la culpabilité, de la colère parfois, et de la douleur. A l’époque, je n’en ai pas parlé à mes proches. Je l’ai fait depuis quelques années, mais pas à tous. Dans ma vie d’adulte, cela a engendré beaucoup de complexes, de l’obésité, des phobies, quelques dépressions… L'impression par moments d'être passée à côté de ma vie, pour ne pas faire de vagues. Il faut pouvoir parler à quelqu'un de confiance, mais pour un enfant, c’est difficile… Il faudrait des lieux de paroles pour les victimes, mais aussi pour les maltraitants. On ne naît pas maltraitant. Il y a des raisons à cela, psychologiques, sociales… Il faudrait une grande écoute de la part des professionnels, une vraie prise en charge, de vrais moyens pour détecter les maltraitances, et de vrais suivis.”

Arnaud Gallais, directeur général de l’association Enfant Présent : “J'ai cherché à interpeller mon environnement sans que personne ne réagisse”

“J'ai 39 ans. J'ai grandi dans un climat de violences infligées par mon père dès mon plus jeune âge : violences physiques, verbales, humiliations. Je suis convaincu que ces violences connues de mon environnement familial, qui n'a jamais rien dit, m'ont conduit à être la proie idéale d'un prêtre, qui était un cousin éloigné de ma mère. Celui-ci m'a violé entre les âges de 8 et 11 ans, à chacun de ses voyages en France. Prêtre missionnaire en Afrique, il séjournait chez mes parents dès lors qu'il arrivait en France. A sa mort, j'ai appris qu'il avait été déplacé de plusieurs pays par sa congrégation car, m'a-t-on dit, "il aimait bien les petits garçons". A l'âge de 12 ans, ce sont deux de mes cousins qui m'ont violé chez ma grand-mère.
Jusqu'à l'âge de 12 ans, je faisais de l'énurésie. J'ai connu une scolarité très chaotique, faisant partie des élèves dits perturbateurs, abonné aux heures de colle et aux multiples exclusions de cours et de l'école, alors même que je lançais des alertes. Si je témoigne aujourd'hui dans le cadre de cette Grande Cause, c'est pour attirer l'attention sur le fait qu'avec du recul, je m'aperçois que j'ai cherché à interpeller mon environnement sans que personne ne réagisse.”

Malika : “On peut demander protection au tribunal 7j/7 et 24h/24”

“Famille nombreuse, famille heureuse... Pas tout le temps... Les coups de ceinture, de prise radio, ou de courroie automobile partaient de temps à autre. Et puis la violence faisant partie d'un quotidien familial, mes grands frères ont naturellement pris la relève à l'adolescence avec la menace d'un mariage forcé au pays. Seule solution : fuir le domicile à 18 ans, heureusement avec un baccalauréat en poche. Merci à ma professeure de Sciences sanitaires et sociales et son cours sur la protection de l'enfance, qui m'a permis de retenir que les SEAT (Services éducatifs auprès du tribunal) sont ouverts 7j/7 et 24h/24, et qu'on peut s'y adresser en tant que mineur ou jeune majeur pour demander protection. J'ai fui le domicile familial et j'ai été accompagnée en tant que jeune majeure, protégée des coups, d'un mariage forcé au pays, mais aussi de la rue…”

Aurélie : “J’ai déposé plainte mais il vit encore libre, sans être inquiété”

“Toute ma vie a explosé en juin 2019 avec les révélations de ma fille aînée, qui mettait en cause son ex-beau-père de gestes pouvant s'assimiler à des attouchements sexuels. J’ai rapidement pris la décision de quitter mon conjoint, qui s’est muré dans le silence et le déni, et qui a refusé toute forme de communication. J’ai déménagé avec mes enfants. Plus tard, ma fille s’est confiée. Les choses auraient commencé aux alentours de ses 9 ans jusqu’à 10 ans. Pendant un an, elles devenaient de plus en plus régulières, et elle a fini par se confier à son papa, qui m’a rapporté les faits. Au départ, ma fille disait qu’il mettait des mains sur ses fesses seulement. Puis, en avril 2020, elle a fini par nous dire des choses plus violentes, avec des pénétrations de doigts. J’ai vécu une descente aux enfers. J’ai déposé plainte en septembre 2019, mais il vit encore libre de tous ses mouvements sans être inquiété. Pendant que nous reconstruisons notre vie comme nous le pouvons, et que je m’efforce, en respectant la loi, de protéger ma fille que j’ai eue avec lui. La rupture brutale, les faits d’inceste ont eu  des conséquences lourdes sur chacun de nous.” 

Marie-Pierre : “Mon père avait parfois des colères noires et n’arrivait pas à se maîtriser…”

“Il ne s'agit pas d'une violence spectaculaire, mais néanmoins qui a pu me faire très peur, au point d'avoir du mal à penser par moi même et à me faire confiance. Mon père avait parfois des colères noires et n'arrivait pas à se maîtriser. Un avis différent de ses idées était vite dévalorisé, penser par soi même n'était pas bienvenu... Il pouvait alors être violent, et c'est ma mère qui intervenait pour le faire cesser de me battre. Il y a eu très peu de séquences de ce type, mais elles m'ont marquée.”

Guillaume : “Il faut parler, dénoncer, demander un suivi médical le plus tôt possible”

“J'ai été violé plusieurs fois par semaine pendant quinze ans, de 5 à 20 ans. Je ressentais de l'incompréhension et du dégoût. J’en ai parlé tardivement à mes proches. J’ai fait des dépressions, des tentatives de suicide, j’ai des angoisses… Je conseille aux personnes qui vivent ce que j’ai vécu de parler, de dénoncer, de demander un suivi médical le plus tôt possible. Pour prévenir ce type de violence, il faut éduquer, sensibiliser.”

Prescillia : “Même si votre agresseur est un papa, un tonton, une maman, il faut signaler que vous êtes en danger”

“J'ai vécu avec ma Mamie et son fils. C'était un fin manipulateur. Il a utilisé contre moi le chantage affectif. Mamie a eu un cancer. Un jour, elle m'a appelée et j'ai pleuré. Il est venu me consoler, et m’a dit : "-Tu m'aimes ? - Oui, normal, t'es mon oncle. - Non, tu ne comprends pas, je parle comme un homme et une femme. Tu veux sortir avec moi ? " Il m'a volé un baiser. J'ai répondu: "Non, je t'aime comme un oncle”. Comme Mamie était hospitalisée, il m’a laissée seule et il m’a menacée d’appeler les services sociaux, de “dégainer la Ddass”. J'ai dit : "Je veux bien essayer". Les attouchements et les viols ont duré environ deux ans. J’avais 14 ans. Ça s'est arrêté à 16 ans après le décès de ma grand-mère. 

Durant les viols quotidiens, j'étais paralysée, raide comme un mort. D'ailleurs, mon oncle me le faisait remarquer et rigolait. Comme il voulait qu'on forme un couple, il me forçait à lui dire des choses, mais les mots ne venaient pas. Ma respiration se coupait, je pensais que si j'arrêtais de respirer, il arrêterait ses agissements. Les premières fois furent une douleur sans nom, puis les suivantes, je ne ressentais plus rien, et mes sens n'étaient même plus en état de fonctionnement. J'étais comme déconnectée. Au fond de moi, il y avait de la honte, de la peur, du dégoût vis-à-vis de tout un tas de choses et de moi-même, de la culpabilité, une envie de disparaître, qu'on m'oublie, d'être invisible car je ne valais plus rien. Puis quand il avait terminé son affaire, je retournais à mes occupations d'ados (dessin, jeux vidéos, mes cours...) comme si rien ne s'était passé. Je n'y pensais pas. Je pensais à la maladie de ma petite Mamie et à mes soucis au collège (j'ai vécu du harcèlement scolaire, j'avais peu d'amis et une réputation de pouilleuse et de nulle qui me collait à la peau).

J'ai mis environ quinze ans à en parler à mon mari, à mes amis proches, à mon petit frère et à ma famille d'accueil chez qui je suis allée à 16 ans. Ma grand-mère est décédée et n'a jamais su. Ma mère, avec qui j'ai été distante toute ma vie, est décédée aussi avant que j’ose briser le silence. Je suis née de père inconnu.

A l’âge adulte, j’ai vécu de la dépression, un état de stress traumatique, des crises d'hystérie et des difficultés dans mes relations amoureuses, une estime de moi au plus bas, une dépendance affective et à la fois le besoin de m'isoler socialement (ce qui crée des difficultés pour m'intégrer dans une équipe au travail), des idées suicidaires par phases, l’impression assez souvent d'être vide comme une coquille, ou d'être perdue. Toujours cette impression d'avoir été salie, souillée (le viol+l'inceste sont une double sentence pour moi). J’ai aussi peur de représailles, par rapport au fait d'en parler et de porter plainte. J'ai avancé avec ces mots qu'il m'avait laissés : il m'aimait au point de m'entraîner dans la mort avec lui. Je suis allée une fois à l'hôpital psychiatrique pour une crise suicidaire. Sur le plan physique, j’ai des maux de tête quotidiens, des douleurs aux cervicales de pire en pire, une fatigue chronique, de l’hypotension.

Je conseille aux victimes de ne surtout pas se dire qu'on va gérer ça soi-même et prendre sur soi, que ce n'est qu'un sale moment à passer. C'est une horreur qui peut vous suivre toute votre vie. Même si votre agresseur est un papa, un tonton, une maman..., il faut signaler que vous êtes en danger. Alerter un membre de votre famille, un ami, un médecin, le psy de l'école, la police, une association, le 119 pour qu'ils vous protègent. S’il y a des menaces, une peur de représailles, il faut en parler aussi. Si quelqu'un doute de votre parole (par exemple, une personne qui vivrait sous le même toit que vous et votre agresseur, même si c'est dur à entendre et que ça peut diminuer vos liens de confiance), il faut insister pour qu'il prête attention au comportement de votre agresseur, voir qu'il le surprenne, qu'il mène son enquête. Pensez à vous, à votre avenir, à votre vie !

Il faut aussi faire de la prévention dans les écoles, collèges, lycées, et l’adapter en fonction des âges. Il faut aussi faire de la prévention auprès des parents, leur faire prendre conscience que les violences sexuelles peuvent avoir lieu dans le cercle de connaissances de l'enfant, la famille, le voisinage, les amis...). Et illustrer cela avec des témoignages. Peut-être que plus nous serons nombreux à témoigner, plus les choses bougeront au niveau pénal.”

👉 Participez jusqu’au 9 novembre à la consultation “Comment protéger les enfants contre toutes les formes de violences ?”

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