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Stop aux Violences faites aux Femmes

Eve Ensler : “Nous sommes à un moment critique pour les femmes à travers le monde”

Stop aux Violences faites aux Femmes

Eve Ensler : “Nous sommes à un moment critique pour les femmes à travers le monde”

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Retour sur les Rencontres pour la lutte contre les féminicides et les violences sexistes, co-organisées par la célèbre écrivaine américaine avec la philosophe Cynthia Fleury et Make.org, le 9 janvier, au Conservatoire National des Arts et Métiers.

“Cette journée est pour moi un rêve enfin réalisé.” C’est par ces mots qu’Eve Ensler, l’auteure américaine de la pièce au retentissement planétaire “Les Monologues du Vagin”, a donné le coup d’envoi des Rencontres pour la lutte contre les féminicides et les violences sexistes, le 9 janvier à Paris. Un événement co-organisé avec la philosophe Cynthia Fleury, les mouvements V-Day et One Billion Rising, et Make.org au Conservatoire national des Arts et Métiers (Cnam). 

Devant une salle pleine, réunissant des figures mondiales et françaises des mouvements féministes, mais aussi des intellectuelles, chercheuses, artistes, médecins, étudiantes, femmes victimes de violences et… des hommes, Eve Ensler présente son nouveau livre, Pardon (éditions Denoël). Une lettre d’excuses que son père aurait pu lui adresser pour les violences sexuelles qu’il lui a infligées dès l’âge de 5 ans, dont le comédien Tchéky Karyo lira quelques extraits en fin de journée.


Parmi les tables rondes de l’après-midi, Make.org anime celle consacrée à “L'union sacrée de la société civile contre les violences faites aux femmes”, en présence de plusieurs partenaires de la Grande Cause “Stop aux violences faites aux femmes”

de gauche à droite : Rémy Leclercq, directeur des opérations de Make.org Foundation ; Céline Bonnaire, déléguée générale de la fondation Kering ; Olivia Mons, porte-parole de France Victimes ; Virginie Sassoon, responsable du laboratoire du Clemi ; Dominique Poussier, ex-directrice des programmes jeunesse de TF1 et Françoise Brié, directrice générale de la Fondation Nationale Solidarité Femmes

“Il n'est plus à démontrer qu'il est indispensable de travailler tous ensemble, le gouvernement, les associations, la société civile et les entreprises”, souligne Céline Bonnaire, déléguée générale de la Fondation Kering, entièrement dédiée depuis sa création en 2008 à la lutte contre les violences faites aux femmes, et partenaire fondateur de la Grande Cause de Make.org.

“Nos associations sont impliquées depuis plus de quarante ans dans la lutte contre ces violences, rappelle Françoise Brié, directrice générale de la Fondation Nationale Solidarité Femmes (FNSF), porteuse du projet 3919+ dans le plan d’actions #StopVFF. En France, nous avons des politiques publiques, des institutions, un arsenal législatif… Ce qui manque, c’est l’application des lois, et des moyens, pour faire reculer l’ensemble de ces violences.”

Olivia Mons, porte parole de la fédération France Victimes, explique le fonctionnement du site Mémo de Vie, actuellement en cours de développement avec Make.org : “Il s’agit d’un coffre-fort numérique dans lequel les femmes victimes peuvent conserver tous les indices et traces de violences qui leur serviront le jour où elles seront prêtes à déposer plainte ou à entamer d’autres démarches juridiques. C’est une béquille mémorielle.”

Ancienne directrice des programmes jeunesse de TF1, Dominique Poussier est, elle, convaincue “qu’il faut s’adresser très tôt aux enfants pour faire évoluer les choses”. C’est pourquoi elle s’est engagée aux côtés de Make.org dans le projet “C’est plus chouette quand on se respecte”, une série de petits dessins animés d’1 minute 30, dont l’objectif est de déconstruire les stéréotypes sexistes auprès des enfants de 4 à 6 ans. Ces spots, dans lesquels “l’enfant qui se moque devient lui-même victime et comprend qu’il faut se mettre à la place de l’autre”,  seront multi-diffusés sur plusieurs chaînes de télévision. 

Associée au même projet, Virginie Sassoon, responsable du laboratoire du Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi), partage son expérience de la sensibilisation des enfants à ces sujets. “Nous organisons le concours Zéro Cliché, qui invite les enfants à produire des dessins, des textes, des affiches sur le thème des préjugés et stéréotypes. Nous constatons que ce thème intéresse les enfants, et que dès 4, 5, 6 ans, ils sont en mesure d’identifier ce qu’est une violence.” Le Clemi, qui participe à la conception des spots “C’est plus chouette quand on se respecte”, proposera également une déclinaison de leur contenu sous forme de dispositif pédagogique pour les enseignants.

Retour sur les temps forts de l’événement 

Eve Ensler, auteure des Monologues du vagin et fondatrice du mouvement V-Day

“Nous sommes à un moment critique pour les femmes à travers le monde. Nous assistons à la montée du fascisme, de la tyrannie, d’une nouvelle misogynie considérable, de la haine des migrants, de la haine des transsexuels, des homosexuels... Je suis horrifiée par les 148 féminicides commis en France l’an dernier, et très choquée que la question d’un homme de 50 ans ayant des relations sexuelles avec une fille de 14 ans puisse même faire l’objet de débats à Paris. J’ai l’impression d’être revenue au 16e siècle ! J’espère que cette journée va marquer le début d’un puissant mouvement pour mettre enfin un terme à toutes les formes de violences contre les femmes.”

Cynthia Fleury, titulaire de la chaire Humanités et Santé au Cnam

“Aujourd’hui, il se joue une dynamique de mise à nu de cette violence à l’encontre des femmes. L’antiféminisme a des antécédents philosophiques : en effet, la philosophie a la même histoire que le patriarcat, faite d’androcentrisme et de phallocratie. Depuis Aristote, pour qui la femme était "naturellement faite pour obéir", jusqu'à Sartre, qui disait de Simone de Beauvoir : “La merveille, c'est qu'elle a l'intelligence d'un homme et la sensibilité d'une femme”. Nous assistons aujourd’hui à un moment de clarification. Ce travail autour du dépassement des identités sociales qui nous sont proposées par les normes culturelles qui nous précèdent, nous le faisons tous, à travers la recherche universitaire et scientifique, mais aussi en tant qu’artistes, femmes et hommes du monde politique et associatif, partout, dans tous les milieux, nous inventons une autre manière de s’aimer et d’édifier ensemble.”

Christine Schuler Deschryver, fondatrice de "City of Joy" en République Démocratique du Congo

“À la Cité de la Joie, en République démocratique du Congo, nous recevons des survivantes de violences basées sur le genre. Ce que nous subissons au Congo n'a plus rien à voir avec le viol, j'appelle ça du terrorisme sexuel. J’ai entendu des femmes nous expliquer la façon dont elles avaient été violées, comment on avait versé du fioul dans leur vagin avant d’y mettre le feu… 1383 femmes sont passées à ce jour à la Cité de la Joie. Nous travaillons avec deux hôpitaux et la moitié du temps est consacré à la thérapie, notamment grâce à l’art, à la danse, au chant. Selon leur niveau d’éducation, elles suivent aussi des cours d’alphabétisation, de santé, d’écologie. Elles ont appris à parler de plaisir. Elles sont là pour la guérison émotionnelle, et nous avons d’excellents résultats : quand elles rentrent dans leurs communautés, ces femmes deviennent des leaders.”

Angélique Kidjo, chanteuse

“Mon père disait : l'homme a toujours eu peur de la femme, parce que nous savons qu'elles sont plus fortes que nous. Sans femmes, il n'y a pas d'hommes, pas d'humanité. Je pense qu'il y a des hommes bien, qui ont été élevés par des mamans bien, et avec eux, on doit monter une armée. C’est la lutte de toute ma vie : aucun homme ne me fera taire, je parlerai jusqu'à mon dernier souffle pour la liberté des femmes.”

Sophia Aram, humoriste et comédienne

“Pour avoir dit que la galanterie à la française est un mythe, et qu’il peut s’appréhender comme une forme de domination particulière des hommes sur les femmes dans notre pays, des historiennes se sont vues traiter de sale pute, vieille peau, connasse, salope, mal baisée… Et cet attachement viscéral à une tradition française n'est pas l'apanage des hommes, des femmes aussi entendent la défendre corps et âme. La France n’a pas le monopole de ces sujets, mais il faut reconnaître que la domination masculine s’y est épanouie… Le féminisme n'a pas gagné. La tolérance à l'égard des violences contre les femmes est à peine égratignée. L'époque a-t-elle vraiment changé ? Il n'y a pas de violence contre les femmes sans sexisme. La violence n’est qu’une traduction en actes de ce qu’on a moqué, déshumanisé, intériorisé, sali par les mots. Le sexisme ordinaire tue, et il est très loin d'avoir disparu. Et c’est parce que le sexisme ordinaire est encore partout, dans toutes les têtes y compris dans celles des femmes, qu’il ne s’agit pas d’un combat de femmes contre les hommes, mais d'un combat de femmes et d'hommes pour changer une bonne fois pour toutes notre société.”

Ivan Jablonka, historien et écrivain, auteur de “Des Hommes justes” (Seuil)

“En tant qu'homme, il n'est pas possible de fermer les yeux sur les violences masculines. Cette haine des femmes est indissociable de leur émancipation. Le crime sexuel vise les femmes indépendantes, qui travaillent, sortent le soir, ou les prostituées, toutes celles qui veulent vivre leur vie hors du cercle patriarcal. Les féminicides sont un terrorisme patriarcal, et en ce sens, des meurtres politiques. Il ne s'agit pas d'un problème de société, mais d'un échec de société. Il faut repenser l’éducation des enfants. Tant qu’on proposera aux garçons un modèle de virilité obligatoire, et aux filles la nécessité de plaire aux hommes puis de materner, on favorisera l’emprise des uns sur les autres. Il faut aussi inventer de nouvelles masculinités : se remettre en cause, vivre l’égalité dans son couple, sa famille, son bureau, dans la rue, les transports, les assemblées, prendre parti en faveur des droits des femmes… Cela pourrait contribuer au bonheur privé et collectif. Comme le disait Adèle Haenel, il est possible de faire société autrement.”

TABLE RONDE. Debout les femmes ! Corps en danger, corps en action

de gauche à droite : Floriane Volt (Fondation des Femmes), Ghada Hatem (La Maison des Femmes), Inna Shevchenko (Femen) et Caroline De Haas (Nous Toutes !)

Ghada Hatem, gynécologue-obstétricienne et fondatrice de la Maison des femmes, à Saint-Denis

“À la Maison des Femmes, les violences sur le corps des femmes sont notre quotidien. Nous avons fait le pari de ne pas laisser faire cette violence. Il faut libérer la parole, protéger les enfants, que la justice aille plus vite, trouver des hébergements d’urgence. Être encore plus protecteur envers les personnes les plus vulnérables, les femmes en situation de handicap, les femmes migrantes, les mineures étrangères isolées. Il faut aller plus vite, plus loin, pour la sécurité et la prévention, c'est notre seule issue.” 

Inna Shevchenko, membre des Femen

“Avec les Femen et la technique du corps nu, rebelle, nous avons montré comment le corps des femmes peut devenir un outil politique. J’appelle chaque femme à se réapproprier son corps, qui est toujours une cible pour les violences, un champ de bataille, et à le considérer comme un instrument, une arme politique pour dénoncer toutes ces violences qu’il subit. C’est à nous de décider quand nos corps sont sexuels, et quand ils sont politiques. Malgré tous les efforts qu’on a faits ici, en France, et partout dans le monde, on entend toujours que les femmes doivent se sentir coupables après chaque fait de violence. Je veux qu’on continue à se battre pour qu’un jour, ce soit toute la société qui se sente coupable. Mais il nous manque toujours beaucoup de moyens. La société civile doit comprendre que les violences contre les femmes sont permanentes, et que le combat n’est pas gagné, nous devons continuer. Enfin, je voudrais dire aux femmes françaises qu’elles ont une grande responsabilité envers les femmes qui sont en danger permanent dans d’autres pays, comme l’Ukraine, ou la Russie, où les violences conjugales sont dépénalisées depuis 2017 !”

Caroline De Haas, membre du collectif NousToutes

“Le terme féminicide est devenu le terme de l’année 2019. C’est à la fois positif, car il montre une prise de conscience, mais il a tendance à masquer l’ampleur et la diversité des violences sexistes et sexuelles. Il y a eu 150 féminicides en France en 2019, mais on estime aussi que 90 000 femmes adultes sont victimes de viol chaque année, et que plus de 200 000 femmes sont victimes de violences au sein du couple. Nous avons besoin de faire monter encore d’un cran le niveau de conscience, car la loi n’est pas appliquée, la parole des femmes n’est pas entendue, les plaintes sont refusées dans les commissariats ou classées sans suite, des auteurs de viols sur mineurs sont acquittés… Je cite toujours la Sécurité routière comme exemple de réussite de politique publique, qui a fait changer les mentalités et le regard social, parce qu’on en a fait un sujet prioritaire. Aujourd’hui, pour mettre fin aux violences sexistes et sexuelles, il manque une volonté politique et des moyens.” 

TABLE RONDE. De l’école au travail : violences en milieux protégés

de gauche à droite : Rachel Khan (juriste, auteur et scénariste), Sandrine Rousseau (Association Parler), Céline Piques (Osez le féminisme !), Delphyne Besse (Collectif 5050) et Frédérique Pigeyre (chaire "Genre, mixité, égalité femmes-hommes" au Cnam)

Sandrine Rousseau, vice-présidente de l'université de Lille, fondatrice de l'association Parler

“Dans le milieu scolaire et universitaire, on pense souvent aux violences du prof sur l’élève. Mais l’essentiel des violences dans ces milieux-là s’exerce entre étudiants. Il faut absolument saisir les proviseurs et les présidents d’université, même quand les faits se sont produits lors d’une soirée trop arrosée entre étudiants. La constante, c’est que les auteurs de violences sexistes et sexuelles attaquent toujours les victimes dans un moment de vulnérabilité où elles ne pourront pas se défendre. J'ai un rêve pour 2020 : que la justice passe, qu’elle dise qu’il n'est plus possible de violer des femmes et des enfants en toute impunité, et qu'il y ait des condamnations !”

Céline Piques, porte-parole d'Osez le féminisme !

“C'est une bataille culturelle. Ce n'est pas un hasard que MeToo ait commencé dans le milieu du cinéma et des médias. La stratégie des agresseurs fonctionne très bien dans ces milieux-là, comme dans les violences conjugales ou au travail : ils ciblent un contexte de vulnérabilité (une étudiante, une jeune actrice), ils isolent la victime, la dévalorisent pour installer un rapport de domination, et construisent le silence grâce à leur pouvoir. Je suis très en colère qu'en France, on n'avance pas davantage sur cette complaisance vis-à-vis des artistes, comme on le voit dans le traitement médiatique de l’affaire Matzneff, que les journaux qualifient de “pédophile” plutôt que “pédocriminel”. On n’aime pas les enfants quand on les viole !” 

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