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[#MieuxManger] Hélène Binet, porte-parole de La Ruche qui dit oui : “Sur l’alimentation, les citoyens ont un pouvoir énorme”

Publié le
6/5/2019
par
Lisa Vaturi
∙ Mis à jour le
16/5/2019
INTERVIEW. La Ruche qui dit oui, créée en 2011 pour rapprocher les consommateurs des producteurs locaux, est partenaire de la Grande Cause #MieuxManger. Selon Hélène Binet, directrice de la communication éditoriale, pour reprendre en main notre alimentation, il est primordial d’être mieux informés sur le contenu de nos assiettes (photo ©ThomasLouapre).

Pourquoi La Ruche qui dit oui est-elle partenaire de la Grande Cause #MieuxManger lancée par Make.org ?

Depuis ses débuts, la mission de la Ruche est de “donner à tous les moyens de créer un système alimentaire juste”. Nous souhaitons que tout le monde puisse accéder à une alimentation plus saine, plus durable sur le plan économique et social, et qui rémunère justement les différents acteurs. Nous avons donc un lien de cousinage très fort avec la Grande Cause, notre participation était évidente.

Comment est née l’idée de La Ruche qui dit oui ?

Au départ, en 2011, il y a le constat que d’un côté, les gens mangent de moins en moins bien, avec des problèmes de santé liés à l’alimentation en forte augmentation ; et de l’autre côté, des acteurs qui vivent de moins en moins bien de leur travail. Rappelons qu’un agriculteur sur trois gagne moins de 350 euros par mois. Depuis des décennies, l’agro-industrie a complètement déconnecté ces deux mondes. L’enjeu était donc de recréer du lien entre ceux qui produisent et ceux qui mangent. Nous avons donc conçu une plateforme collaborative pour permettre à plusieurs personnes de s’organiser entre elles et acheter directement auprès des producteurs locaux.

Comment fonctionne concrètement une Ruche ?

Le principe, c’est qu’on passe sa commande en ligne parmi les produits proposés par une Ruche, puis on vient récupérer sa commande dans un lieu dédié. Trois acteurs assurent le fonctionnement de La Ruche : les producteurs, qui doivent se trouver à moins de 250 kilomètres du point de distribution (sachant qu’en moyenne ils sont à une cinquantaine de kilomètres) ; un responsable de Ruche (un chef d’orchestre qui doit trouver des consommateurs, des producteurs, un lieu de distribution et organiser des marchés éphémères) ; et l’équipe de La Ruche Mama, qui développe les outils numériques (la plateforme) et pédagogiques (un magazine et une newsletter) pour que tout le monde puisse s’organiser. Si l’on veut que les citoyens reprennent en main leur alimentation, il faut leur donner de l’information, des repères, et l’envie de se remettre à cuisiner.

La Ruche, c’est combien d’utilisateurs ?

Nous avons deux millions de personnes inscrites sur la plateforme, 1500 ruches en Europe dont 850 en France, et 10 000 producteurs en Europe, dont 5 000 en France. Nous estimons avoir environ 250 000 consommateurs réguliers, mais c’est difficile à chiffrer, car le principe de La Ruche est qu’on veut venir quand on veut et acheter ce que l’on veut.

(©Thomas Louapre)

Pourquoi, selon vous, la mobilisation de la société civile est-elle importante sur le sujet de l’alimentation ?

Même si l’Etat a aussi un grand rôle à jouer, les consommateurs ont un pouvoir immense dans ce domaine. S’ils décident par exemple de boycotter une marque, cette marque n’existe plus. Nous avons donc un vrai pouvoir de faire des choix, encore faut-il les faire en conscience. Or il est difficile de savoir ce que l’on met dans son panier parce que l’information n’est pas transparente. En choisissant les bonnes choses dans notre assiette, nous avons également le pouvoir d’agir sur l’emploi rural, la préservation des paysages, de l’eau, de l’air, de la convivialité...

Le principal levier, c’est donc l’information du consommateur ?

Oui, quand on sait ce que l’on met dans son assiette, ça fait peur… Les scandales sanitaires à répétition ont vraiment fait évoluer la cause du mieux manger. En septembre dernier, nous avons lancé le mouvement #FourchettePower. Nous avons invité des personnalités (des chefs comme Thierry Marx, des scientifiques…) à partager, via des petites vidéos sur les réseaux sociaux, leur "petit geste dans l’assiette", en expliquant ce que cela pouvait changer.  

Mais on s’aperçoit qu’il faut sans cesse rééduquer, car nous faisons toujours face aux mêmes dérives. Par exemple, on a mis vingt ans à convaincre les consommateurs d’acheter du bio, mais maintenant qu’il y a une forte demande, les industriels s’en saisissent et font du bio sous serre chauffée à l’autre bout du monde, ça n’a plus aucun intérêt ! Donc il faut déconstruire ces notions-là pour les reconstruire.

(©ThomasLouapre)

Et qu’attendez-vous de l’Etat pour faire avancer le mieux manger ?

On s’est dit que les choses avanceraient plus vite si l’Etat interdisait par exemple le glyphosate plutôt que d’attendre de convaincre tout le monde d’acheter du bio… Donc on a lancé une pétition “Stop aux kilomètres dans mon assiette” avec trois revendications : un étiquetage clair sur l’origine géographique des aliments ; un quota de producteurs en circuits courts dans chaque commune comme c’est le cas pour les logements sociaux ; et l’ajout d’informations environnementales sur les campagnes de sensibilisation alimentaire. Par exemple, quand on dit aux gens de manger 5 fruits et légumes par jour, s’ils viennent du Chili et sont bourrés de pesticides, cela n’a aucun sens ! On s’est donc engagés, à chaque fois que nous recueillons 10 000 signatures, à apporter un petit plat dans trois ministères (Agriculture, Environnement et Santé) pour qu’ils fassent un grand pas en avant. Emmanuelle Wargon, la secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique, nous a reçus et nous a encouragés à continuer ; selon elle le pouvoir est vraiment entre les mains des citoyens. Maintenant nous attendons que le ministère de l’Agriculture daigne nous recevoir...

Que répondre face à l’argument du prix : bien manger, ça coûte cher ?

Oui, c’est vrai. Mais on peut déjà faire des économies en variant son alimentation, en mangeant moins de viande, moins de produits transformés, en cuisinant plus. Une soupe ou une pizza maison coûtent beaucoup moins cher que si on les achète toutes faites ! Il faut revenir à des réflexes plus basiques, mais cela demande d’y passer du temps.

Il faut aussi accepter que la qualité a un prix. On accepte de dépenser des sommes énormes pour un smartphone ou une paire de baskets, et on est horrifiés quand on voit que le kilo de pommes bio est à 3 euros car nous n’avons aucune connaissance du travail qui se cache derrière ce que nous mangeons.… La grande distribution nous a éduqués à une alimentation de moins en moins chère. Mais quand on va désherber un rang d’oignons avec un agriculteur, on se rend compte combien c’est difficile, et on se demande pourquoi ils ne sont pas à 18 euros le kilo ! Il faut redonner de la valeur à l’alimentation.